vendredi 30 janvier 2015

Indochine S.O.S. (1932)

"Si ces misérables ou ces imbéciles nous font perdre l’Indochine, il faut avouer que nous ne l’aurons pas volé... " 
(propos rapporté par Andrée Viollis)

Andrée Viollis, journaliste, accompagne Paul Reynaud, alors Ministre des colonies, lors d’une tournée en Indochine, en 1932. Cette année là, la famine touche pour la deuxième année consécutive la population, en raison de mauvaises récoltes. Quant à la grande récession américaine, elle se traduit par une baisse - avant l’effondrement - du prix des matières premières et surtout du caoutchouc. C’est dans ce contexte qu’Andrée Viollis va découvrir l’Indochine. Le voyage commence à bord du d’Artagnan, en septembre 1932. Sur place, en Indochine, les réceptions succèdent aux festivités diverses. Faisant partie du cortège officielle, Andrée Viollis multiplie les contacts et tente, malgré les pressions, de découvrir par elle-même l’envers du décors.

Extraits - réédition de 1949 - 227 pages

Différence entre la France et l’Indochine
" On ne se doute pas en France de ce qui se passe ici, me disent ils. L’état d’esprit des fonctionnaires indochinois est autrement fâcheux que celui des Britanniques dans l’Inde. " [...] " Grâce aux sacrifices de leurs parents, deux d’entre eux ont fait leur études en France. Ils ont vécu à Paris, au quartier latin, noués des amitiés avec les étudiants français, ils ont été cordialement reçus dans des familles françaises. A la Sorbonne, à la Faculté de Droit, leurs professeurs les invitaient chez eux, discutaient avec eux, admettaient leur point de vue. (...) Au retour dans leur pays, changement complet. Dès la sortie du bateau , leurs bagages sont fouillés de fond en comble ; la liste des livres qu’ils apportent est établie, remise à la police. Ils sont très souvent confisqués. Leur diplôme ne leur sert à rien. Tandis que, parmi les professeurs de lycées européens, les directeurs d’école, certains n’ont pas même leur baccalauréat, un licencié es lettres comme Ta. ne trouve pas de poste.(...) " " Mais tous trois insistent particulièrement sur les humiliations qu’ils subissent, le tutoiement avilissant, les insolences ; en France, ils étaient traités en égaux par des hommes éminents : ici des fonctionnaires sans éducation ni culture ne font aucune différence entre les Annamites de bonne famille, instruits, et les boys qu’ils traitent Dieu sait comment. Ils ne sont invités nulle part, ne fréquentent aucun européen. "


La prison
" Français et Indiens couchent dans des lits avec paillasses, drap, oreillers, couvertures. Ils sont convenablement nourris et ont droit deux fois par semaine à la cantine ; ils portent des vêtements blancs, gardent des boys à leur disposition, peuvent posséder des livres, écrire quand il leur plaît ; ils reçoivent la visite de leur famille, de leurs amis, ont une a deux heures de récréation par jour et la faculté d’aller à l’infirmerie chaque fois qu’ils le désirent. Il en va autrement des prisonniers politiques : ils sont environ 1500 dans des locaux destinés à abriter 500 détenus, entassés dans des salles empuanties par des tinettes, insuffisamment éclairés et aérés ; ils couchent à même le parquet sur des nattes crasseuses infestés de vermine ; aucun droit à la cantine, point de visites, point de lectures " (....)

L’Opium
" En France, posséder une fumerie ou quelques grains d’opium vous expose à l’intrusion de la police, à la prison car il est criminel abâtardir la race française. Mais ici l’opium se vend à guichets ouverts et rapporte chaque année environ 15 millions de piastres à la régie française, qui en garde le monopole "


L’Alcool
" La France contrôle également le commerce de l’alcool. Cet alcool grossier, mail distillé, contient des substances nocives qui nous débilitent, nous empoisonnent... "
Extrait d’un arrêté préfectoral du 28 août 1934 : " Le préfet ordonne que, dans le territoire de sa circonscription qui comprends six cantons, il sera consommé chaque mois 6200 litres d’alcool.(...) Les villages devront venir acheter cet alcool et en prendre livraison au chef lieu de la préfecture et rendre compte ensuite de ce qu’ils auront vendu ou consommé ; les villages qui auront consommé beaucoup seront récompensé et les villages qui auront peu consommé ou vendus seront punis. "

Institut Pasteur de Saigon
" L’Institut Pasteur de Nha Trang, qui s’occupe surtout de la fabrication des sérums antiseptiques, et l’Institut Pasteur de Saigon sont deux établissements autonomes. Ils reçoivent quelques subventions du gouvernement de la Cochinchine pour certains services déterminés de Saigon, mais ne dépendant administrativement et financièrement que de l’Institut Pasteur de Paris et gardent jalousement leur totale indépendance. D’ou l’admirable travail accompli par cette poignée de savants modestes et tenaces. Vaccins contre le paludisme, contre la morsure des serpents (2000 cobras à cet usage ont été recueillis en 15 jours dans la province de Chau Doc), contre la tuberculose, la syphilis, mais encore et surtout vaccins contre le paludisme.(...) Les autorités ne comprennent et ne secondent pas toujours nos efforts, me dit l’un d’entre eux en souriant Comme nous voulions envoyer une mission dans une région particulièrement impaludée : " pourquoi faire ? répondit ingénument un grand chef. " Il n’y a dans ce district ni usines, ni plantations... " "

Liberté de circulation
" Liste des revendications annamites : liberté de la presse, liberté de voyager sans passeport, extension du pouvoir des assemblées locales, augmentation des membres indigènes dans les assemblées mixtes "

Caractère de l’Annamite
" Il faut se donner la peine de gagner leur amitié, me dit il , et pour ce la vivre familièrement avec eux, partager leur existence. Par exemple, ils sont très susceptible et ne pardonnent jamais à une injure ou une injustice. Mais traitez les humainement , sans colère (car se laisser aller à crier ou à frapper, c’est pour eux perdre la face et mériter leur mépris) et ils seront très capables d’attachement. Les administrateurs vivent trop loin des villageois, des paysans, ignorent leurs mérites et leur fierté. Ils jugent toute la race sur des boys chapardeurs et des fonctionnaires aplatis et concussionnaires, la lie de la population. "

Les planteurs et la crise des années 30
" ne les écoutez pas, dit il , à mi voix, tous ces planteurs et colons ont gagné d’énormes fortunes dans les années de guerre et d’après guerre. Surtout en 1925 et 1926, avec le boum du caoutchouc et la dévalorisation du franc. Ils ont cru que cela durerait toujours, ils ont jeté l’argent par les fenêtres et à deux mains... Si vous aviez vu à cette époque les grandes villes et surtout Saigon ! le luxe, le champagne, les maisons de femmes, les tripots... Les voitures de grande marque, les pianolas, les toilettes venues de paris... sans compter les voyages.
 (...) Alors qu’au temps de leur prospérité, ils se moquaient pas mal des difficultés que traversait la France, ils crient maintenant vers la métropole comme des agneaux vers leur mère. Et ils rendent le monde entier responsable de leurs désillusions , de leur rancoeurs. "

Les jardins d’enfants
Quelques colons et leurs femmes ont eu l’idée de créer des jardins d’enfants pour les petits indigènes abandonnés. Ces jardins eurent beaucoup de succès et au bout de quelques mois, les enfants étaient transformés, rayonnant de santé et de joie. " Ces jardins d’enfants étaient entretenus par des cotisations volontaires, des fêtes de charité, des kermesses. Ils furent bientôt en butte à une double hostilité : d’abord, " l’esprit colons " : " c’est affreux, on donne à ces enfants des habitudes de luxe, on les habille richement , on les lave à l’eau de Cologne ! On les dégouttera du travail, de la vie qui les attends etc..etc.. "

Puis d’un certain " esprit mission "
" c’est une œuvre antichrétienne, une œuvre de franc maçons. On s’occupe des corps de ces enfants , on néglige leurs âmes. On ne doit les admettre que si les parents se convertissent(t, que si eux mêmes sont baptisés etc... Sous cette double campagne, les bonnes volonté faiblirent , les cotisations s’espacèrent, leur source fut bientôt tarie. Il fallut fermer les jardins d’enfants. "

Révolte
13 septembre 1931.
" Ce matin là, on vit soudain une énorme troupe de 5 à 6.000 individus qui marchaient en rang serrés sur Vinh..
- ils étaient armés ?
- Ma foi, je n’en sais trop rien. Ils venaient soi-disant porter à la résidence leurs doléances contre les impôts qu’ils jugent excessifs. C’est toujours comme cela que commencent les révoltes. On leur ordonna de s’arrêter, ils n’écoutèrent pas, franchir tous les barrages. Il fallut envoyer des avions avec des bombes. Il tomba 100 à 120 hommes (en réalité 157). Les autres s’enfuirent comme des lapins.. Par malheur, le soir, des habitants des villages restés loyaux vinrent pour enterrer les morts. On crut à une nouvelle manifestions, on renvoya les avions : résultat, encore une quinzaine de morts .. Une fâcheuse erreur qui a fait assez mauvaise effet. "
" Huynh-thuc-Kang avoue que les français ont grandement amélioré les conditions matérielles du pays . Mais les indigènes n’en profitent guère. Les routes, les chemins de fer, à quoi bon ? puisqu’ils ne peuvent voyager sans passeport, ou bien trop misérables pour sortir de leur village. Les écoles ? elles sont insuffisantes et les difficultés opposes à l’ouverture des écoles libres empêchent les annamites d’en fonder et de se créer ainsi des moyens d’existence. Toutes les initiatives des élites se heurtent à la mauvaise volonté des dirigeants français. "

" Depuis 20 ans, aucun progrès n’a été accompli ici en ce sens. On garde toujours les mêmes distances. Le Gouvernement ne veut pas comprendre les changements profonds qui, justement, se sont silencieusement opérées dans notre pensée. Depuis l’introduction du quoc-ngu (langue annamite en caractère latin) dans les écoles et l’étude du français, nos jeunes gens ont tourné le dos au passé et se sont enthousiasmés pour les idées de liberté, d’égalité, de démocratie et même de socialisme qu’ils ont retrouvé dans les livres d’école que vous leur avez donnés. Et vous continuez à les traiter en inférieurs, en esclaves ! De là ler désappointements profond, leur révolte... "

 Mandarins
" Autrefois, me dit en substance Phan Boi Chau, les mandarins étaient recrutés dans le peuple par sélection intellectuelle. Confucius a dit : " par l’étude et le travail seuls, un homme se montre supérieur à ses semblables et se rend digne de les commander ". D’après le même Confucius, le mandarinat devait être réservé aux hommes vertueux ; c’était un sacerdoce qui enterrerait le renoncement aux richesses, l’amour du vrai et du bien. Les mandarins, élus dans de difficiles concours triennaux, ne recevaient donc que des soldes dérisoires. De là, l’antique habitude de leur apporter en cadeaux des œufs, des poulets des canards, tous les fruits de l terre et de la basse cour, destinés à leur nourriture. C’est e cette époque que date l’expression : " mon mandarin mange beaucoup ".Inutile de dire que l’argent intervint bientôt et que la concussion remplace trop souvent les vertu exigées par le trop optimiste Confucius. "
" Pourtant, reprend le vieux leader, ces concussions étaient moins flagrantes qu’aujourd’hui ; d’abord parce que, choisis dans l’élite intellectuelle, certains mandarins gardaient le respect de leurs fonctions ; ensuite, parce que le peuple était un recours contre ceux qui en abusaient. Il était permis à n’importe quel groupe de villageois et même à un paysan isolé, de porter plainte contre son mandarin, non seulement devant les chefs de celui i mais devant l’empereur lui même ; il y avait un tam tam devant la porte des grands chefs , devant celle du palais impérial. Le nhaqué le plus misérable avait le droit de frapper sur ce tambour et l’empereur venait en personne. Convaincu d’exaction, le mandarin était destitué, rejeté dans la foule. Quand ces crimes dépassaient la commune mesure, il était même exécuté. " " Rien de tel aujourd’hui. Le recrutement des mandarins est inférieur ; en théorie, c’est la cour d’Annam qui les nomme ; en fait, ce sont les résidents. Et ceux ci ne surveillent points leurs fonctionnaires. Les paysans ne peuvent voir le résident ; le mandarin doit servir d’intermédiaire.... " " Les concours du Mandarinat ont été supprimé en 1919, en même temps que l’école du mandarinat. Maintenant, il suffit aux candidats , munis du baccalauréat local, très inférieur au notre, de suivre pendant 2 ans les cours de l’école de Droit d’Hanoi. Ils deviennent ensuite commis de résidence et peuvent, au bout d’un certain temps de stage dans les bureaux, être nommés aux postes de sous préfets. On choisit évidemment ceux qui montrent le plus de dévouement apparent, pour leur chefs et une particulière souplesse d’échine." Ce qui choque la population , c’est que des interprètes ou des boys qui ont su gagner la confiance de leurs maîtres peuvent avoir été nommés d’office.Presque tous vivent dans un grand luxe, entretiennent femmes et concubines, achètent ou reçoivent des concessions de milliers d’hectare, habitent des palais munis de nombreux domestiques etc.. Les autorités supérieures ferment les yeux sur l’origine de ce luxe. 

 La Sûreté
" Le siège central de la Sûreté Politique se trouve à Hanoi. On a bien voulu me faire visiter les services. Ils sont évidemment considérables et parfaitement organisés. 20.000 dossiers politiques et 50.000 fiches y sont classés en un ordre parfait dans une vaste bibliothèque ou travaillent des employés, aussi nombreux que zélés. D’autres sont chargés du déchiffrage des télégrammes en langage convenu, venus de chine et d’ailleurs, de la surveillance des lettres, ouvertes et photographiés et proprement recollées. Et des essaims de mouchards entrent, sortent, tourbillonnent , accomplissent leur pestilentielle besogne dans cet endroit pestilentiel. "

Les administrateurs
" Qu’y a t-il d’étonnant à ce que les malheureux indigènes, écrasés d’impôts, mourant de faim, suivent les meneurs ? Ces administrateurs ne savent même pas l’annamite. Parmi les magistrats, pas un seul non plus ne parle la langue du pays. Ils sont entièrement entre les mains des secrétaires indigènes qui eux, se vendent au plus offrant. Quelques uns de ces magistrats eux-mêmes d’ailleurs ne sont ils pas également corrompus ? Certain conseilleur de la cour de Hanoi, par exemple. Ses chefs n’ignorent rien. On le maintient en place pourtant, tandis que d’autres, qui ont voulu s’acquitter de leur tache avec conscience, et dans un esprit de sympathie envers les indigènes, ont été brisés. "

Ouvrage réédité en 1949 - Une partie est ajouté à l’édition originale.

La situation a t-elle changé en Indochine ?
" L’avènement du Front populaire en France amena néanmoins en 1936-37 une certaine détente. Une commission d’enquête devant être envoyé en Indochine, un vaste mouvement fut organisé afin de préparer le congrès indochinois où serait élaborés les revendications du peuple vietnamien. Dans la seule Cochinchine, 600 comités furent chargés de recueillir les voeux de la population. Les syndicats ouvriers, jusque là clandestins, purent enfin se manifester au grand jour. Un immense espoir soulevait ce pays qui avait tant souffert. Il fut hélas sans lendemain. La politique de plus en plus réactionnaire, menée par Daladier et Bonnet, puis la guerre et l’armistice, la victoire du fascisme à travers le monde, arrêtèrent son essor... " [...] " Nul doute qu’en s’amplifiant et s’étendant , ce grand mouvement ne finisse par imposer la seule solution à la fois juste et logique : la paix au Vietnam par des négociations avec le gouvernement vietnamienne dont le président est Ho Chi minh. " (achevé de rédaction en octobre 1949)
Pays/territoire : Asia
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