lundi 22 décembre 2014

Voyage en Indochine par Gaston Donnet, première partie

Voyage en Indochine, Cochinchine, Cambodge, Annam, Tonkin

Gaston Donnet a voyagé à travers l'Indochine vers 1900. Il nous livre ici ces impressions, accompagnées d'une multitudes d'illustrations fort intéressantes. Toutes les photos présentées ici sont extraites de cet ouvrage.
L'arrivée en Cochinchine
Vue de Poulo Condore aux roches arrondies en mamelles. Poulo Condore, le pénitencier de la Cochinchine, joie des numismates qui y découvrent, en fouillant à l'aventure, autour de quelques débris, des pièces de monnaies datant de Charles Quint, preuve irrécusable que les espagnols reconnurent ces îles au commencement du XVI ème siècle.

Cap Saint Jacques 
Il faut savoir que ces roches sont celles du Cap Saint Jacques et que le Cap Saint Jacques est le Dieppe de la Cochinchine; que ces maisons à toits rouges sont autant de villas de bourgeois ; Que cette grande bâtisse, à droite, est un hôtel, dernier cri du confortable et que cette grande bâtisse, à gauche, est un palais, le palais d'été du Gouverneur Général.Le Don-Nai est un vilain fleuve, voilà tout ce qu'on peut en dire. Il est sale, couleur de boue, caca d'oie et monotone."

Saigon au moment de la fête du têt
Le têt, c'est la fête du 1er jour de l'an. Pendant toute sa durée, Annamites et Chinois ne font rien que boire, manger, tirer des pétards pour éloigner les mauvais génies et pour parer les tombes de leurs morts de bouquets et d'inscription fraîches. Et cette débauche de pétarades et de chapeaux en papier semble devoir ne jamais finir... Le pauvre Européen entend le gong et cherche en vain des voitures. Pendant 8 jours, on le voit se promener hirsute, par les rues. Perruquiers, tailleurs, blanchisseurs, cordonniers et cochers sont les maîtres. Ils ne consentiraient même pas, pour 100 piastres, à lui vendre une épingle ! [...] Quand on a fini de manger, on va jouer. Les tripots, ouverts seulement aux jours du têt, rejettent leur monde jusque sur les trottoirs. On étouffe, on cuit dans ces repaires. Les poitrines nues ruissellent de sueur.. Ces gens là perdent ou gagnent. Eh bien, je défie, même un psychologue de métier, de lire une impression, une émotion quelconque sur leur visage. [...] Quand ils s'en vont, poches vides ou poches pleines, ils n'en font, n'en disent, ni une parole, ni un geste de plus. Personne ne les regarde, personne ne les suit. Ils ne marchent pas, ils glissent, ils passent dans d'autres foules, sans jamais les heurter. L'Annamite est en caoutchouc. Et c'est ce qui explique sans doute, avec quelle facilité on tape dessus à coups de cadouille. 
Vers Cholon
Cholon
Oui, la Chine est là, aux portes de Saigon ! Comment voulez vous y aller, à pied, en victoria, en bateau, en tramway ou en charrettes à bœuf? En tramway. Soit. Alors montez dans une espèce de boite en fer, à l'usage des seuls Européens, car tout le reste du compartiment est réservé aux seuls Annamites et à leurs épouses, et aux puces de leurs épouses. [..]"Ses veilles rues tournent sur elles-mêmes, en vrilles. On ne voit que longues files de maisons avec un étage supérieur qui, appuyé sur des piliers, avance et forme arcade. Boutiques et bazars creusent des trous noirs dans ces maisons. D'un mur à l'autre, ce n'est que forêts d'enseigne qui se balancent verticales, longues plaques en bois, noires, blanches, rouges ou dorées, portant des lignes pleines d'hiéroglyphes, des génies à longue barbe, des bêtes monstrueuses en papier...''
Joueurs
Les domestiques
"L'Annamite est né pour être domestique ! '' [..] Votre cuisinier - Chinois ordinairement - vous coûte 8 piastres à 20 piastres par mois, soit de 40 à 100 francs. Il touche ses appointements comme un bureaucrate et vient chez vous avec une admirable ponctualité. Le soir, il vous demande le marché, de 3 à 5 francs pour deux personnes et s'en a coucher dans sa paillote, à moins que vous ne le logiez, ce qui est toujours une bêtise, car il vous amène sa famille, ses mais, et votre habitation devient bientôt un caravansérail. Quatre plats le matin, quatre plats le soir, tel est son ordinaire. La table est abondante et variée. Le Chinois est le 1er cuisinier et le meilleur droguiste du monde. Il a aux halles ses fournisseurs attitrés et il trouve facilement, sur place, un confrère qui partage avec lui le morceau trop considérable pour votre appétit. Quelquefois cependant le menu est maigre. Votre chef a perdu l'argent du marché et vous vivez sur son crédit. D'autres fois, le menu est sardanapalesque: il a gagné au baquouan (sorte de roulette chinoise) et de bon cœur, il vous fait profiter de sa chance. Mais si, sortant du train-train culinaire habituel, vous voulez recevoir, c'est alors qu'il vous faut largement desserrer la bourse. La chai coûte peu, mais les vins sont hors de prix, et pour traiter 6 personnes, vous dépensez une centaine de francs. Le gigot, plat de luxe, se vend 3 piastres; le bordeaux ou le bourgogne 2 ou 3 piastres; le champagne qu'on boit à tous propos 2 piastres...En dehors du cuisinier, un sais et plusieurs boys constituent votre maison. Le saisi gagne de 60 à 100 francs par mois, sans la nourriture. Comme le cocher anglais, il ne s'occupe que de ses chevaux et de sa voiture. Les boys ont de 10 à 60 francs, souvent beaucoup moins. Ils sont ce que vous en faites et, quand ils ne sont pas voleurs, ils deviennent excellents, vite au courant de vos habitudes, connaissant vos mais, vos usages, prévenant le moindre de vos désirs. Il y a la toilette, le café, le cercle, la voiture, la location .. Et la congaï que vous oubliez ? ...

La congaï
J'expliquerai que c'est un petit animal porteur de robes de soie multicolores, de bracelets, de colliers et de bagues, d'ombrelles et de mouchoirs roses. Petit animal difficile à cataloguer dans l'échelle des êtres, participant à la fois du singe, de l'écureuil et de la femme. Ce que voyant, l'homme abusé par cette dernière ressemblance a voulu en faire sa compagne. La congaï a toutes les imperfections morales nécessaires pour être aimée : elle est pétrie de défauts, saupoudrée de vices ; elle est coquette, menteuse, bavarde, vaniteuse, gourmande, fausse. Elle a un petit museau de guenon, c'est vrai; des yeux qui fuient vers les tempes, c'est vrai ; une bouche ouverte en tiroir sur des dents jaunes, c'est vrai. Mais en revanche, le plus joli menu corps du monde, des lignes charmantes, grêles d'enfance, un "cou flexible de bambou", des pieds et des mains d'Andalouse de 10 ans. Coupez lui la tête : il vous restera un bronze de Gérôme.
Pays/territoire : South East Asia