jeudi 13 novembre 2014

Au Pays Moï durant l'Indochine coloniale

Au Pays Moï par le Marquis de Barthélemy, 1904

Après ses missions conduites pour le ministère de l'Instruction Publique, le Marquis de Barthélemy repart en Indochine afin d'étudier la montagne de l'Annam et les sauvages régions Moîs. Ces régions dont on faisait des récits terribles... Extraits de son récit:


Le Marquis



En route
A l’avant, accroupie, se tenait la femme du sampanier qui, la barre en main, gouvernait au dessus de sa tête, à la mode du pays. Contre la pluie on avait employé le cirage local, un manteau d’herbes de jongle, ce qui me rappela un vêtement de ce genre coté dans un livre de réclames et qu’on appelait pompeusement ''vêtement spécial pour la chasse aux canards''; le prix en était très élevé. Nos sportsmen s’étonneraient que ce manteau de pluie, très employé en Annam, ne vaille que quelques cents.

Pauvreté
Une misère assez grande sévissait à cette époque à Hué. L’Annam souffre de moyens de communication : son centre, hué, est le plus mal partagé. Les récoltes viennent-elles à manquer dans la province ? le riz atteint des prix tels que la population pauvre n’arrive plus à se nourrir.


Chez les Moïs de la région de Hué

D’un caractère doux, avec un esprit d’indépendance assez marqué, ils n’ont que peu de rapports avec leurs voisins annamites. Comme les Muongs, ils cultivent le riz en rays, à flanc de coteau, négligeant dans les défrichements d’arracher les arbres qu’on y rencontre, pareils à des colonnes de quelque ruines, se dressant à demi calcinés. Ils placent en bas, dans la partie broussailleuse des batteries de pièges. Pour les gros mammifères, ils replient une forte branche amarrée entre deux solides piquets; un bâton en travers soutenu par deux pieux assez courts et légèrement encochées maintient l’appareil tout armé: une corde en rotin barre le chemin, assez tendue pour que le moindre choc produise la détente, et l’animal en passant est transpercé par une flèche de bambou très pointue fixée à l’arbre recourbé qui sert de ressort. Au milieu du village se dresse un pieu pointu perce d’un seul trou et couvert de peintures bizarres Avec beaucoup d’imagination, on arrive à reconnaître des masques d’hommes et des têtes de serpents: c’est là qu’on suspend la viande de buffle ou tout autre que consomment les habitations, pour donner aux esprits leur part de festin.

Le chef de Jo-chié et ses porteurs
Rapport avec les colons

Le fond du caractère annamite est la paresse; il travaille pour vivre et son ambition est fort restreinte; aussi ne sait il pas tirer de son pays toutes les richesses qui y abondent. Ici plus que jamais se fait sentir la nécessité de l’éducateur, du colon, secondé par une administration exigeante envers l’indigène, mais aussi paternelle dans ses rapports avec lui. Il faudrait protéger les grandes sociétés d’irrigation et éviter qu’elles ne tournent à une exploitation exagérée du paysan. Malheureusement les exemples qu’on en a vus au Tonkin n’ont rien que d’alarmant,à cause de trop grande âpreté des colons français, désireux de faire une fortune rapide.



Mœurs des Mois de Bolo
Tout près du village se trouve le cimetière ou s’élève une série de tombeaux que nous primes de loin pour de petites pagodes. Dans chacun d’eux sont disposés comme offrande des bols de riz. D'après les traditions, ces sauvages ont pour toute religion le culte des ancêtres. Ils croient en un Dieu créateur, en l’immortalité de l’âme, mais avec une forte tendance à la métempsycose. Un Moï vient il à mourir ? Les habitants lui dressent une tombe disposent ses effets dans le tombeau, à l’air libre, à la vue de tous; nul ne peut s’en emparer sans encourir la vengeance des esprits.


La toilette
Une impression nouvelle nous attendait au lever. Les indigènes, intrigués de tant d’ablutions, se pressaient autour de la case, examinait dans un respectueux silence et avec attention nos tubs et instruments de toilette. De nous voir nus et presque sans pudeur la foule se mit à rire; les femmes surtout témoignaient d’une curiosité maligne, étonnées de cette hygiène dont, hélas! plus d’une avait grand besoin. Elles sont généralement grossières de formes, fortes, avec des jambes bien musclées. La plupart sont repoussantes de saleté et couvertes de gales...


Plantation Delignon- Buffon
La plantation nous a paru manquer du fonds indispensable qui attirent presque infailliblement la main d’œuvre, la rizière; aussi sommes nous partisans des grandes concessions ou peuvent se fonder des villages d’ouvriers; toutes main d’œuvre en terrain nouveau et inculte, par conséquent fiévreux, est difficile à recruter; il faut pouvoir procurer à l’indigène les facilités de faire son riz, c’est la plus sure façon de l’attirer; mais aussi il est indispensable d’avoir, sur ses terrains, un certain droit de propriété qui l’empêchera de reprendre son indépendance et d’abandonner les chantiers de son bailleur de fonds qui se trouverait, par là même, lésé et trompé dans sa confiance, sans qu’aucune intervention légale puisse être invoquée. Nombre de gens mouraient de faim sans qu’un commerce établi put leur porter secours. N’ayant pas comme le Moï la ressource de piller chez le voisin, le Nha Qué annamite, à demi civilisé, souffre et meurt, victime de son imprévoyance et de ses dépenses folles aux jours d’abondance.